Un peu d’histoire récente
Au début des années 1990, les forces néolibérales étaient déjà puissantes et elles étaient à l’œuvre dans presque tous les pays, mais elles étaient retenues jusqu’à un certain point par la nécessité de composer avec l’Union soviétique et le bloc des pays socialistes que celle-ci maintenait sous son influence.
De plus, les gouvernements des pays d’Occident et les grands groupes capitalistes s’efforçaient de prévenir la formation, dans leurs propres pays, de partis de gauche trop puissants (communistes principalement) qui pourraient menacer l’expansion de l’économie capitaliste. Le grand capital tolérait encore, dans certains pays du moins, une certaine distribution de la richesse grâce à des pratiques salariales distributives et à l’existence de services publics universels et efficaces.
La chute du Mur de Berlin, en 1989, avec ce qu’elle symbolisait, bientôt suivie de la dissolution étonnamment rapide de l’empire soviétique (1991), toujours resté un peu redoutable, fit sauter les derniers verrous. Le modèle communiste avait fait faillite et il en sortait largement discrédité. Désormais, plus rien ne s’opposait à la diffusion sur la planète entière de “l’autre” modèle économique.
Les assises du néolibéralisme étaient déjà solides dans plusieurs pays, avec la complicité de gouvernements et dans la plupart des instances internationales (Banque Mondiale, FMI, OMC, OCDE, OEA, etc.). Le mouvement de mondialisation néolibérale prenait un nouvel envol et la planète entière devenait son champ d’action.
Une histoire de poids lourds
Dans le credo du néolibéralisme, on trouve constamment un plaidoyer en faveur de l’abolition des réglementations de toutes sortes (le droit du travail, les lois favorisant l’accès à la syndicalisation, la protection de l’environnement, des mesures favorisant la santé publique, des règlements interdisant la publicité destinée aux enfants, et cætera). La pression que les néolibéraux exercent est telle que les gouvernements et, il faut le dire, une population conditionnée à les croire, se sont mis à leur écoute, et cette entreprise de déréglementation est en cours.
Devant les gouvernements hésitants, les néolibéraux n’hésitent pas à recourir au chantage aux investissements ou aux délocalisations d’entreprises. C’est ainsi que, sous le couvert de la déréglementation, on a vu disparaître petit à petit toutes les mesures de protection collectives que les communautés avaient élaborées au fil des ans. Derrière la déréglementation se cachait une entreprise de démolition des acquis sociaux, c’est-à-dire, du bien commun. Les demandes de déréglementation, c’est un peu comme si une association de propriétaires de flottes de poids lourds faisait pression sur le gouvernement pour que celui-ci abolisse les feux de circulation. Ils plaideraient leur cause en disant que l’économie y gagnerait : une plus grande rapidité dans la livraison, moins d’usures aux freins et donc moins de coûts de réparation, une plus faible consommation d’essence et le reste, donc plus de profit. Car c’est la règle : moins il y a de coûts, plus il y a de profits. Imaginons que les propriétaires de poids lourds réussiraient à convaincre les gouvernements de la justesse de leur raisonnement économique ; imaginons la suite de l’histoire pour la vie des cyclistes !
Nous, les êtres humains, sommes en quelque sorte les cyclistes de l’histoire. Il semble bien que nous ne pesions pas beaucoup dans la balance des faiseurs de profits.
Les néolibéraux : des membres d’une secte ?
On peut dire des néolibéraux ce que l’on dirait à propos des membres d’une secte : des femmes et des hommes qui croient aveuglément que les lois de l’économie marchande sont comparables aux lois de la nature ou divines donc, des lois qui s’imposent à tous et partout et contre lesquelles on ne peut rien. Ces vérités sont portées, développées et transmises par des économistes grassement payés par les financiers du monde qui en ont fait leurs prophètes auprès des populations.
Comme une rivière…
Le marché, c’est comme une rivière. On ne peut arrêter la rivière de couler, mais on peut en contrôler le débit, la harnacher, baliser ses rives en bâtissant des murs de protection afin d’éviter les débordements et les inondations à certains moments de hautes crues. Ceci est un gain de la modernité et du progrès.
Les néolibéraux voudraient que le marché soit libéré de toute contrainte. Les néolibéraux sont des nostalgiques qui voudraient nous ramener 100 ans en arrière. Les néolibéraux ont oublié que le monde avait évolué et que nous avons les moyens de pacifier les rivières et de les rendre moins dévastatrices, à l’occasion.
L’être humain, un facteur négligeable dans la comptabilité néolibérale
Quand entendons-nous parler du coût social d’une décision économique ? Jamais. Pour les économistes néolibéraux, l’économie tourne pour elle-même, c’est-à-dire pour ces constructions abstraites appelées “entreprises”. Tout ce qui est bon pour les entreprises, est bon pour l’économie. “There is no such thing as society” (“la société comme telle, cela n’existe pas”) disait la générale de l’armée néolibérale, la première ministre d’Angleterre, Margaret Thatcher.
Les tribunaux ont un jour accordé aux grandes corporations le statut de “personne morale”. Aujourd’hui on se demande où sont passées les personnes physiques dans les données économiques. Une froide rationalité désincarnée règle les jours et les nuits de cette économie. Dans cette logique, il n’y a pas de place pour le social et le citoyen n’a aucune valeur. Les hommes et les femmes ne comptent plus comme citoyennes et citoyens, ils n’ont de valeur qu’à titre de consommatrices et de consommateurs.
Les êtres humains sont des coûts, donc des obstacles aux profits. Ces impertinents osent demander des salaires, un peu de temps pour avoir et élever des enfants, de l’aide sociale pour les mauvais jours, des assurances collectives pour faire face à la maladie et combien d’autres caprices ! Il n’est donc pas surprenant de voir les cours des actions d’une entreprise monter en flèche à toute annonce de licenciements massifs ; moins d’êtres humains, donc plus de profits ! Comment expliquer à ces profiteurs que le chômage (et ce qui s’ensuit : maladies diverses, séparations, violence familiale, dépressions, voire suicides) coûte cher à la société ? C’est impossible, ils ne comprennent pas. Rappelez-vous : “There is no such thing as society.” Et comme l’économie néolibérale est présentée par ses défenseurs, comme une loi de la nature, un peu comme la pluie qui tombe du ciel et contre laquelle on ne peut rien, alors les responsabilités des patrons et des gouvernements s’effacent. Il n’y a ni responsables ni coupables dans le monde merveilleux du néolibéralisme.
Les spéculateurs : Des personnes sans scrupules qui considèrent que l’économie est un immense jeu de Monopoly et qui tentent de s’enrichir le plus rapidement possible en plaçant et déplaçant des sommes considérables sans tenir compte des conséquences sur les êtres humains. Le problème c’est que dans la vraie vie, il ne s’agit pas d’un jeu. Ici, les perdants sont de vraies victimes et toujours parmi les plus faibles.
La négation du bien commun
Les valeurs néolibérales sont essentiellement individualistes. C’est l’évangile du chacun-pour-soi fondé sur le retour à la loi de la jungle. Le néolibéralisme constitue un grand bond en arrière.
Les femmes et les hommes du vingtième siècle avaient réussi de peine et de misère (deux guerres mondiales et une grande crise économique) à civiliser un tant soit peu les relations sociales en développant le bien commun de manière à donner à chaque individu le minimum nécessaire à son développement. Il restait beaucoup à faire, mais globalement nous étions sur la bonne voie.
Une certaine idée du bien commun s’était développée. Il nous apparaissait normal, par exemple, qu’une source d’énergie comme l’électricité soit disponible à tous et partout à un prix raisonnable ; que l’éducation et la santé soient exclues de l’univers marchand et donc accessibles à toutes et tous indépendamment de la fortune de chacun ; que l’environnement puisse être protégé par une réglementation qui limiterait l’appétit des prédateurs de toutes sortes ; que la culture puisse, au titre de patrimoine, recevoir l’aide des pouvoirs publics afin de contrer l’invasion de la culture strictement marchande. L’ensemble de toutes ces mesures, et bien d’autres, constituait l’arsenal de la défense du bien commun.
Mais depuis quelque temps, nous assistons à une offensive générale de la part des néolibéraux qui considèrent que tous les secteurs de l’activité humaine doivent pouvoir faire l’objet de privatisations, donc soumis à la loi du profit et, par conséquent, offerts à celles et ceux qui en ont les moyens. Cette attitude et cette idéologie constituent la négation même du bien commun.
À suivre…