Les gens avant l’argent
L’économie n’est pas une science, c’est une idéologie. Cela veut dire que les mots tels que “bénéfices” et “coûts” peuvent signifier des réalités très différentes selon le type d’économie que je désire. Si je propose une économie dans laquelle les valeurs marchandes dominent, une économie du chacun-pour-soi, une économie fondée sur la seule recherche du profit maximum, alors les “bénéfices” seront ceux que j’obtiens personnellement et pour ma seule satisfaction immédiate ; les “coûts” seront les salaires à payer, les règlements à respecter, les dispositifs nécessaires à la protection de l’environnement ou de la santé, etc. Dans cette économie, l’éducation est aussi un coût plutôt qu’un investissement.
Mais si je choisis une autre économie, une économie fondée sur la priorité absolue des droits humains sur les droits du commerce, alors les mots ne signifieront plus la même chose, car j’aurai choisi les gens avant l’argent. Ainsi, ce qui pourrait être aujourd’hui un “coût” pourrait devenir un “bénéfice” pour demain. Par exemple, une taxe spéciale sur certains véhicules “énergivores” pourrait devenir une source de préservation d’énergie et de protection de l’environnement, donc une “taxe-bénéfice”. Cette taxe pourrait être un coût aux yeux des personnes indifférentes aux autres, mais un bénéfice pour toutes les autres présentes et à venir.
“L’idéologie de la compétitivité renforce, en y apportant quelques éléments nouveaux, la primauté de la logique de guerre dans les relations entre les entreprises, les opérateurs économiques, les villes, les États. La vision de l’économie mondiale qu’elle véhicule est en effet très réductrice : les entreprises ne sont que des armées s’affrontant pour la conquête des marchés et la défense des positions acquises […]. Cette logique de guerre réduit le rôle de l’État à celui d’un vaste système d’ingénierie juridique, bureaucratique et financière mis au service de la performance commerciale de l’entreprise. L’État n’est plus l’expression politique de l’intérêt public collectif ; il devient un acteur parmi d’autres, chargé de créer les conditions les plus favorables à la compétitivité des entreprises. L’intérêt général se résume ainsi à celui des firmes géantes se disputant les marchés mondiaux. Il est évident que cette idéologie est en contradiction avec toute forme de démocratie participative.”
Riccardo Petrella
Économiste et politologue, Riccardo Petrella est professeur à l’Université catholique de Louvain (Belgique). Il est animateur du Comité promoteur pour le contrat mondial de l’eau.
L’abolition du futur
L’approche économique néolibérale est fondée sur la production immédiate d’un profit maximum. Or, pour un profit maximum, il faut une production maximum et pour une production maximum, il faut une promotion maximum pour inciter à une consommation maximum. Il s’agit d’une logique infernale, car elle conduit tout droit à un épuisement des richesses et donc à de graves pénuries pour le futur.
Or, le futur vit déjà parmi nous, il suffit de regarder pour le voir : il a le visage de tous ces enfants que l’on voit entrer à l’école ou à la garderie le matin. Ce sont eux qui auront à subir ces pénuries que préparent nos apprentis sorciers.
Pour nous convaincre de la totale irrationalité de cette idéologie, il n’y a qu’à considérer ces deux données fondamentales : d’un côté, un système économique fondé sur une consommation continue et, de l’autre, une planète dont toutes les ressources sans exception sont limitées. Or, tout futur viable doit pouvoir compter sur un minimum de ressources vitales. La lutte contre les méfaits du néolibéralisme devient une lutte pour la vie des enfants à venir. Notre futur sera leur présent.
Pour assurer l’avènement d’un futur viable, il faut planifier l’utilisation des ressources, imposer des réglementations à leur commercialisation et, dans plusieurs cas, les considérer comme patrimoine de l’humanité et donc propriété commune et non privée.
L’État, c’est nous
“Le néolibéralisme part de l’idée que l’individu existerait seul et que les régulations sociales sont des obstacles à son épanouissement. Or, et c’est là un enseignement fort de l’histoire sociale, l’individu ne tient pas debout tout seul.”
Robert Castel
Sociologue, Robert Castel est directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (France).
Un marché laissé à lui-même, sans contraintes ou règlements régulateurs, nous donne une société caractérisé par la concurrence de tous contre tous. Si on refuse cette loi de la jungle qui règne sur un monde où il n’y a de place que pour les gagnants ; si on refuse la règle selon laquelle la liberté est celle du plus fort ; si on refuse la logique implacable qui condamne même les plus justes des entrepreneurs à se plier à la tyrannie impitoyable des actionnaires ; si on refuse la soumission au chantage aux investissements et aux menaces de délocalisation ; alors, on se doit d’exiger la préséance des droits humains sur les droits du commerce.
Et comment faire régner les droits humains sans un État responsable voué à la sauvegarde du bien commun ? L’État n’est pas extérieur à nous. En démocratie, l’État est l’émanation de la volonté de l’ensemble des citoyennes et des citoyens. Sans être le seul instrument qui puisse assumer une répartition des richesses, l’État demeure plus que jamais le garant de la justice sociale.
Or, il est curieux de constater à quel point le capitalisme cherche à miner systématiquement les pouvoirs de l’État alors que, sans les États des pays développés, ce même capitalisme n’aurait jamais pu se développer comme il l’a fait jusqu’à ces dernières années. On peut même affirmer que, en combattant aussi farouchement la présence de l’État comme acteur majeur sur la scène de l’économie, les néolibéraux sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Il appartient aux citoyennes et aux citoyens organisés d’arrêter ce manège fou. Il s’agit de récupérer le pouvoir de décider en fonction des besoins de l’ensemble et non de quelques-uns. Ce pouvoir s’inscrit au cœur même du principe qui inspira toutes les luttes pour la liberté et qui se nomme : démocratie.
La démocratie c’est avant tout la défense du bien commun
Le profit n’est pas un facteur de démocratie. Mais les néolibéraux tentent de nous faire accroire que l’accès libre et illimité aux profits conduit nécessairement à plus de démocratie. La course aux profits les plus élevés ne peut conduire qu’au pouvoir des plus forts ou des plus féroces. La démocratie ne peut être le pouvoir de quelques-uns sur l’ensemble des autres.
Nous ne sommes plus en démocratie quand des corporations multinationales font et défont des présidents ou des premiers ministres avec l’aide des réseaux intégrés de l’information dont elles sont aussi propriétaires.
Nous ne sommes plus en démocratie quand de grandes questions comme les traités relatifs au commerce des biens et des services sont concoctés en secret sans faire l’objet de débats publics dans les parlements.
Nous ne sommes plus en démocratie quand les gens au pouvoir cherchent à transformer les citoyennes et les citoyens en consommatrices et consommateurs passifs.
La démocratie n’est pas un état, c’est un processus. Elle naît chaque jour des actes posés par des citoyennes et des citoyens informés et éclairés. Il faut, pour y arriver, que les citoyennes et les citoyens retrouvent la volonté de s’informer et de débattre en vue de la défense constante du bien commun.
Ce monde où tout devient marchandise met en péril le bien commun, c’est-à-dire la préservation des ressources, un environnement sain, la santé, l’éducation et la culture. Si la démocratie c’est la défense du bien commun, alors la marchandisation du monde ne peut donc conduire qu’à moins de démocratie.
Le premier devoir des citoyennes et des citoyens est donc de comprendre pourquoi et comment le bien commun est en danger. Pour comprendre, il faut apprendre et pour apprendre il faut s’informer. Il faut donc libérer l’information. Il faut s’informer et non se laisser informer. Il faut s’informer entre nous, partager l’information, la diversifier, la débattre…
À venir : Néolibéralisme et les droits humains