Un recueil de dix nouvelles dont cinq ont particulièrement attiré mon attention. Ces cinq dernières correspondent vraiment à tous les critères sans exception de La Nouvelle comme genre littéraire.
Liées entre elles par un fil ténu celui du destin de femmes qui espèrent, se trompent, s’exaltent, ont mal, se brûlent et brûlent d’une flamme qui émeut et fait rire parfois.
Un livre acide, qui scrute le vrai visage des êtres derrière les habitudes, les obligations, les bonnes manières. Relations mère-fils ou mère-fille chargées de férocité autant que d’amour. Dans une langue attentive aux petites choses, curieuse de ce que l’être humain a de moins fréquentable, de plus inavouable, l’auteure parvient à une convaincante unité de ton malgré l’étendue du registre, l’un des dénominateurs communs, dans cette suite de photographies brillantes, étant certainement l’idée de transmission, qu’elle nous partage farouchement dans cette réflexion d’un de ses personnages : “Mais par quelle sorte de loyauté invisible un enfant répète-t-il les expériences douloureuses de ses parents ? Il semble qu’une mémoire travaille la chair, au-delà de la génétique. Une nécessité creuse son sillon, indifférente aux changements générationnels”.
Une prose singulière, des jeux de mots sensibles, des images coup de poing et un ton toujours si juste et effrayant. On s’y reconnait, on s’y confond, on se comprend, mais se pardonne-t-on, nous les femmes au sens de la culpabilité comme deuxième peau ?
Grâce
Grâce c’est Lauréanne (elle porte aussi le prénom de sa marraine “Grâce” à qui elle ressemble beaucoup trop) elle est grasse aux dires de sa mère qui ne dit jamais grosse comme si l’homonyme rendait le mot moins offensant. Une mère parfaite au plus-que-parfait, au regard dur et exigeant, aux mots toujours trop forts, désormais moribonde sur son lit d’hôpital. Une infirmière fait la dernière toilette de la défunte pendant que sa fille assiste impuissante à ce passage obligé se remémorant les phrases, les illusions, les blessures qui ont contaminé leur relation devenue infirme trop tôt en sa jeunesse et maintenant trop tard même pour une prothèse…
La montagne de Zimalaya
Mariane dut renoncer à tous ses rêves de voyages autour du monde pour une rage de dents (une rage dedans). Elle avait vingt ans, elle en a quarante et toujours le dentiste lui ponctionne sang, argent et partie de soi-même. Là, sur cette chaise de dentiste, elle revisite en pensé ses hiers, ses rêves avortés qui comme par miracle tentent de se réaliser par l’entremise de son fils Simon. Simon, ce grand Petit Poucet de vingt ans, de presque deux mètres, qui jadis, pas si loin que ça, désirait voler jusqu’à la montagne de Zimalaya. Simon porte en lui et sur lui une cicatrice d’escale à l’étranger, chez son père Kevin (l’étranger). Un père aussi cicatrisé, “un père étroit où même la vie intérieure ne peut s’épanouir”. Mariane ne peut qu’admettre : “une conclusion se cherche, dans une vie ou la suivante, ou la suivante, et ainsi de suite afin de trouver le chemin de liberté qui conduira chacun à son Zimalaya”.
Un Brownie ! Yé !
Une mère emmène son jeune fils patiner sur le canal. Les patins qu’elle a achetés à l’Armée du Salut ont fait un trou dans son budget, ils sont égratignés un peu, ils ne plaisent pas à son fils… “Une mère étouffe : son foulard, l’enfant au bout du foulard, et les regards des patineurs qui passent trop près, trop lentement. L’enfant s’acharne, pourtant elle l’adore ce petit bout de chou tenace et exigeant. De tout son poids, de toute sa colère, il s’agrippe aux boutons, à l’ouverture des poches, à tout ce qui offre prise pour faire fléchir l’échine de cette monture rétive. Plie, maman !” Des poignards qui s’enfoncent dans sa chair.
Elle n’en peut plus de ce petit monstre qui lui bouffe le coeur et le corps. Elle prend la fuite jusqu’au bout du canal, jusqu’à ce qu’il devienne un tout petit point noir… Elle n’en peut plus, mais elle revient, elle revient toujours. Elle lui donnera quand même sa surprise : son brownie à ce petit démon, ce petit enragé. “Elle le dompterait, au secours, son enfant, son bébé, son amour. Tous les deux cette nuit-là rêveront d’épées et de vengeance”.
De Johanne Alice Côté
On dit que Johanne Alice Côté est née à Rochester, dans le New Hampshire, et qu’elle a fait ses études littéraires à l’UQAM. Qu’elle a écrit un roman, L’incisure catacrote (2007), et un recueil de poésie, Mouvement d’Indienne (2008), elle s’est commise aussi pour le théâtre. On ne dit pas pourquoi, comment, par quelle entourloupette du destin, ces deux premiers titres sont passés presque totalement inaperçus.
Il suffit pourtant de lire quelques-unes de ses nouvelles de Mégot mégot petite mitaine, pour se rendre compte qu’on a affaire à une auteure au talent exceptionnel. Ses nouvelles sont comme de petites ouvertures dans la glace d’un lac profond. Quand on s’y faufile, qu’on s’y laisse couler, c’est tout un monde qui apparaît. Ses personnages sont tous tourmentés, hypersensibles, pétris de doutes, mais la voix de celle qui les raconte est ferme, assurée, irrésistible.
Elle s’est mérité d’ailleurs plusieurs prix pour quelques-unes des nouvelles de ce recueil.
Lynn Bérubé
Club de lecture de la Bibliothèque municipale