Rose-Marie Blackburn, 74 ans, atteinte d’un cancer du sein, laisse à son fils aîné, Franz, son journal qu’elle a écrit d’avril 1939 à décembre 1939, mois où Franz est né. Elle y décrit la vie de sa famille à La Tuque avant son mariage.
On y fait connaissance de sa mère, Marie-Anne Germain, sage-femme, dévouée à ses six enfants : Hugues l’aîné, Rose-Marie la sentimentale, Violette l’enjouée, Albert le beau frisé, Jean-Philippe amateur de Mandrake et Clémentine, la benjamine, atteinte d’une légère infirmité. Son père, Pierre-Philippe Blackburn, ancien draveur et guide, a 55 ans et est moins alerte à cause de ses rhumatismes. Il a son camp où il aime se retrouver seul et aller chasser et pêcher. Rose-Marie a une grande affection pour lui et en prend soin.
Rose-Marie a 20 ans ; elle coud le jour et écrit la nuit. Elle a deux grandes amies : Sarah d’origine juive, musicienne, qui a fui l’Europe et Astrid sa cousine, journaliste à Trois-Rivières et indépendante financièrement. Rose-Marie est tombée amoureuse de Julien, l’homme de Flin-Flon, qui a bâti des maisons dans les provinces de l’Ouest et qui vient travailler au barrage de La Tuque. Comme ils ont pris de l’avance, Rose-Marie tombe enceinte et confie son secret à Sarah. Julien, qui ignore tout, est reparti en Gaspésie aider son père malade à travailler aux champs et elle s’inquiète. Voudra-t-il l’épouser et éviter ainsi tout scandale ? Elle consulte le docteur Comtois qui lui conseille de tout dire à sa mère. Celle-ci a déjà un plan pour sortir sa fille de ce pétrin au cas où Julien, le grand escogriffe, ne reviendrait pas… même le curé Corbeil va s’en mêler. Inquiétudes inutiles, Julien, mis au courant par une lettre de Rose-Marie va régler ses affaires en Gaspésie et revenir à La Tuque pour l’épouser.
La guerre en Europe se prépare et Hugues qui fréquente Sarah veut s’enrôler. Sarah, dont la demande de citoyenneté a été refusée par le gouvernement de Mackenzie King, s’enfuit dans les bois pour éviter d’être amenée dans un camp d’internement en Ontario. Vers où ? Elle a laissé une lettre d’adieu à Rose-Marie où elle lui dit toute l’affection qu’elle a pour elle. Sarah, adore la musique classique : son auteur préféré est Franz Schubert. Rose-Marie donnera le prénom de Franz à son premier-né en souvenir de son amie disparue… Et la vie continue dans la petite ville où Rose-Marie et Julien sont installés dans un coquet logement sur la rue Commerciale. Que leur réserve l’avenir ?
Commentaires
J’aime beaucoup les romans historiques d’autant plus que celui-ci se déroule à La Tuque, ma ville natale. La description de la vie de notre ville en 1939 est captivante et solidement documentée. Le style d’écriture est simple sans fioriture à l’image de la vie en 1939 dans une petite ville québécoise. Les chapitres sont courts et l’action est menée rondement. J’ai senti les liens étroits qui unissent les membres de la famille Blackburn. On reconnaît les mentalités du temps : grossesse avant le mariage qu’il faut cacher au regard des autres, la position de notre chère église catholique sur ce sujet. Plusieurs sujets passionnants y sont traités : l’importance de la Cie Brown avec sa production de 425 000 cordes de bois cette année-là, les feux qui ont ravagé en 1919 La Croche puis en 1924 la rue Commerciale à La Tuque. En 1939, la ville est en pleine effervescence avec ses 9352 habitants. L’immigration de Juifs, de Polonais, d’Italiens, des Syriens, des Russes, a contribué à son expansion.
Les activités sociales sont nombreuses : équipe de hockey féminine, Harmonie de La Tuque, équipe de baseball, Cercle des Fermières, cercle de lecture.
Les personnages comme le curé Corbeil et ses extravagances alimentaires, Mme Anne McCormick et sa grande générosité, le docteur Comtois et son humanisme, tous sont attachants. Le mode de chauffage au charbon, les moyens de transport, le réseau téléphonique, l’entraide entre gens de la ville, le sanatorium du Lac Édouard, la “Loi du Cadenas” sous Duplessis, les pèlerinages au Cap-de-la-Madeleine, l’entrée en guerre du Canada, la conscription, la course de canots, les pique-niques chez Mme McCormick à Grande-Anse, l’église Notre-Dame-de-la-Présentation à Shawinigan avec les peintures d’Ozias Leduc, etc. tout y passe. C’est ce que j’aime d’un livre : qu’il m’en apprenne.
Termes nouveaux que j’ai appris : le gant de Vénus pour désigner un condom et la faiseuse d’anges pour désigner la personne qui pratique un avortement.
Ce qui m’a touchée : les dessins que le père de Rose-Marie lui offre en cadeau de mariage ; il les a faits avec du charbon de bois et ils représentent des scènes de chasse et de pêche. L’histoire derrière la chanson “La complainte du rapide Manigonce” est tout aussi touchante.
Ce qui m’a impressionnée : j’ai dénombré 28 titres de livres lus par les différents personnages et ai fait la connaissance d’auteures avant-gardiste comme mesdames Alice Jovette Bernier et Èva Sénécal. La quantité de pièces musicales citées ou écoutées est de 23, tant populaire que classique.
Biographie
Natif de La Tuque (1939), Jacques Allard fait des études classiques à Salaberry-de-Valleyfield puis poursuit ses études universitaires à Montréal (baccalauréat des arts et licence en lettres). Il obtient un doctorat en littérature française (1976) de l’université de Paris VIII. Il enseigne à l’Université de Montréal de 1969 à 1999. Il est responsable du module Enseignement des langues et des lettres. Il est aussi directeur du département d’Études littéraires et de plusieurs comités et groupes de recherche.
Il publie quelques 300 articles en différentes langues dans de nombreuses publications dont : Parti pris, Liberté, Littérature québécoise, etc.… Il fonde en 1967 “L’Association des professeurs de français de Montréal” et est cofondateur de L’Association québécoise des professeurs de français en 1968. Critique de littérature québécoise au journal Le Devoir (1991-1996), il devient ensuite directeur littéraire chez Québec-Amérique (1996-2001) puis chez Hurtubise (2001 -…)
Membre de la Société Royale du Canada, il a remporté plusieurs prix pour ses publications dont L’Educational Press Award (1967) la bourse Killam (1986) et le prix Raymond-Klibanski (1995). Membre du “Pen Club Québec” et du Conseil des Correspondances d’Eastman, il a été reçu à l’Académie des lettres du Québec en 2001. Voici quelques-unes de ses œuvres : Voix et images du pays (1967), Zola : Le chiffre du texte, essai (1978), Travaux sémiotiques (1984), Traverses : De la critique littéraire au Québec (essai 1991), Hubert Aquin : Oeuvres (codirigée avec Bernard Beugnot, 12 ouvrages 1992-2001), Le Roman du Québec (2000-2001), Le Bonheur des poètes (2007).
Nul doute vers quoi vont ses amours !
Ginette Scarpino,
Membre du club de lecture de la Bibliothèque municipale
Très belle description du roman, ce qui donne le goût de le lire.
Joan Munger, petite fille de Joseph Blackburn.