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Chronique de l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques

Le capitalisme sur le gril

Publié le 28 juillet 2017


En cette saison du barbecue, de la sangria et des feux de camp, quoi de mieux que de méditer sur l’avenir du capitalisme ! À ce propos, j’ai visionné la semaine dernière deux films qui ont suscité plusieurs réflexions chez moi.

D’abord, le documentaire satirique Merci Patron ! du journaliste français et désormais député à l’Assemblée nationale François Ruffin. Le film était projeté dans le cadre de Cinéma sous les étoiles, la superbe initiative de Funambules Médias qui revient été après été depuis huit ans déjà. Ruffin propose à deux ex-employés du groupe LVMH de réclamer du leader de l’industrie du luxe un dédommagement pour avoir été licencié par son sous-traitant ECCE, qui a délocalisé son usine en Pologne.

À travers la triste situation de Jocelyne et Serge Klur, on voit avec force le lien de dépendance qui soumet les salariés aux entreprises. Sans emploi pour leur fournir un revenu, le couple ne peut vivre de manière autonome puisqu’il est privé des moyens de subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Bernard Arnault a beau être présenté par ses porte-paroles comme un “humaniste”, on voit bien que la corporation LVMH n’a pour sa part aucun sentiment. La négociation qu’elle engage avec les Klur fait partie d’une stratégie pour préserver son image publique et ne pas nuire à son objectif principal qui est de générer des profits.

Le film Beatriz at dinner du réalisateur Miguel Arteta raconte pour sa part l’histoire imaginée d’une massothérapeute qui est invitée à souper chez ses riches clients alors que sa voiture est en panne et qu’elle ne peut quitter leur résidence cossue pour rentrer chez elle. Au fil de la soirée, Beatriz, une travailleuse surmenée d’origine mexicaine, confronte un des convives qui se trouve à la tête d’un groupe hôtelier dont les pratiques douteuses envers le personnel lui ont valu de faire les manchettes à plusieurs reprises.

Le pdg sans-coeur n’est pas ému par les sermons de Beatriz qui lui explique, de manière sensible, que la planète est atteinte d’un cancer et qu’il en est un des responsables. La solidarité semble de toute façon impossible entre ces deux êtres tellement leurs réalités sont différentes et leurs préoccupations, aux antipodes. Peut-être n’était-ce pas l’intention du réalisateur, mais cette mise en scène met en lumière le fait qu’on ne peut résoudre les injustices, les torts et les maux qu’engendre le capitalisme à coup de bons sentiments et de bonnes intentions.

Certes, l’économie met en rapport des individus en chair et en os comme Serge Klur et Bernard Arnault. Mais on ne peut comprendre l’organisation de la société et la dynamique économique à partir des valeurs ou des opinions personnelles de ceux-ci. Dans Beatriz at Dinner, Kathy, l’hôte de la soirée, ne cesse de répéter que Beatriz fait partie de la famille, même s’il est évident qu’elle est dans un rapport salarial avec le riche couple. Une majorité de gens doivent en effet, pour maintenir un niveau de vie décent, travailler pour des entreprises privées qui, parce qu’elles choisissent ce que nous produisons collectivement, orientent l’activité économique de l’ensemble de la société.

Les salariés et les représentants des corporations privées, tant les actionnaires que la haute direction, occupent ainsi chacune des positions qui, indépendamment de leur volonté personnelle, leur donnent un pouvoir différent sur la société, les placent en situation d’inégalité, et les amènent à développer des intérêts divergents. Ces positions sont préservées et légitimées par un ensemble de lois et de règlements, mais aussi par des normes et des pratiques plus informelles.

Parce que nous sommes en régime capitaliste, les Klur peuvent difficilement, afin d’assurer leur survie personnelle, faire autrement que de se trouver un nouveau patron pour qui travailler. Et Beatriz peut bien essayer de sensibiliser les riches entrepreneurs attablés avec elle en leur parlant du sort des populations affectées par leurs aventures financières, il reste que les compagnies que ceux-ci dirigent ont, quant à elles, très peu d’états d’âme, mais beaucoup d’obligations envers leurs actionnaires et créanciers.

Pour s’attaquer aux inégalités que crée le capitalisme, on peut sans aucun doute mieux l’encadrer et faire en sorte de limiter ses excès. Annoncée dernièrement, l’intention d’Ottawa de réformer le régime fiscal fédéral afin d’éliminer certaines échappatoires fiscales qui ne profitent qu’aux contribuables fortunés contrôlant des entreprises va par exemple dans ce sens, et elle est fort louable.

Mais on ne peut plus se contenter de réparer après coup les dégâts causés par ce système. Il est temps de réfléchir à des modes d’organisation de l’économie qui seraient plus démocratiques, plus égalitaires et, tout aussi impérativement, plus respectueux de l’environnement. Si les Bernard Arnault de ce monde veulent mettre la main à la pâte pour apporter ces changements nécessaires, tant mieux ! Mais mon petit doigt me dit qu’il vaut mieux ne pas trop compter sur eux.

Par Julia Posca

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