La pauvreté a un sexe. Lequel ?
Selon l’ONU, 70 % des personnes pauvres sur la planète sont des femmes. Et pour être plus précise, dans le monde une personne sur cinq vit avec moins d’un dollar par jour et une sur sept souffre chroniquement de la faim 1. Trois groupes en particulier sont touchés : les enfants de moins de cinq ans, notamment les petites filles, car quand la nourriture se fait rare on nourrit les petits garçons d’abord qui sont plus susceptibles de travailler à l’extérieur de la maison ; les femmes en âge de procréer et les familles monoparentales dont “le chef” est une femme.
Dans les pays “développés” , dont le Québec, on retrouve toujours plus de femmes parmi les personnes appauvries.
Saviez-vous que, chez nous, le revenu moyen du cinquième de la population le plus pauvre est de 10 000 $ par année et celui du cinquième le plus riche est de 100 000 $ ? Comme par hasard, on retrouve beaucoup plus de femmes dans le premier groupe que dans le second ?
Saviez-vous que le Québec compte près de 60 000 familles sur l’aide sociale, dont plus de 80 % sont dirigées par des femmes. Et quand on “ vit” avec des prestations de “l’insécurité du revenu”, on ne comble que 56 % des besoins essentiels, autant dire qu’on maintient tout juste la tête au-dessus de l’eau !
Plus d’emplois, mais persistance des discriminations et de la division sexuelle du travail !
Dans tous les pays du monde, depuis le début du XXe siècle, les femmes ont lentement intégré le marché du travail rémunéré et plus particulièrement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le néolibéralisme ne fait que maintenir la tendance. “Au niveau mondial il y a eu croissance (sauf pour l’Afrique) de l’emploi salarié et du travail rémunéré des femmes”. Donc, de plus en plus de femmes travaillent, c’est vrai. Et c’est un gain.
Mais “cet accroissement est accompagné de la précarisation et de la vulnérabilité accrues de ces emplois. On assiste aussi à l’augmentation des disparités entre les femmes elles-mêmes, c’est-à-dire, entre une majorité de travailleuses dites “non qualifiées”, occupant des emplois précaires, non valorisés socialement, mal rémunérés et une minorité de femmes qualifiées, occupant des postes valorisés et bien rémunérés 2”.
Au Canada et au Québec, par exemple, les femmes constituent maintenant près de la moitié de la main-d’œuvre totale. Mais à quel prix et dans quelles conditions ? Voici des constats assez troublants 3 :
- Plus d’emplois, mais précaires. C’est dans les secteurs public et indépendant (autonome) que la proportion de femmes a le plus augmenté entre les années 1988 et 2002. Mais cette progression repose principalement sur l’augmentation des emplois précaires occupés par des femmes. Elles sont surreprésentées dans les emplois à temps partiel, emplois souvent précaires, créés et supprimés selon la conjoncture et dans ceux où la croissance des revenus est la plus faible.
- Plus d’emplois, mais en ghettos. Les femmes sont concentrées dans des secteurs économiques précis appelés “ghettos” d’emplois. Dans le secteur de la fabrication, par exemple, la discrimination envers les femmes est significativement plus élevée que dans l’ensemble du monde du travail en ce qui a trait au nombre d’emplois, aux salaires et à la permanence de l’emploi. Elles y sont aussi plus vulnérables que les hommes en période de restructuration du secteur où elles subissent des pertes d’emplois plus massives. Dans ce secteur, les patrons sont surtout des hommes et les couturières des femmes sous-scolarisées, immigrantes, mal payées et les premières à souffrir de la restructuration de l’industrie au début des années 90.
- Plus d’emplois, mais toujours moins bien payés que ceux des hommes. Les femmes continuent de gagner en moyenne 72 % du salaire des hommes. Même un secteur “gagnant” comme celui des services professionnels/scientifiques et techniques où les salaires sont plus élevés, le salaire des femmes stagne autour de 74 % de celui des hommes. Et ce désavantage salarial sera de plus en plus difficile à combler à cause de la diminution du nombre d’heures travaillées par les femmes comparativement aux hommes. Cette diminution est due à la somme plus grande de travail à temps partiel qu’elles effectuent ainsi qu’à l’augmentation du risque d’avoir à affronter des périodes sans revenu à travers la précarisation.
Conditions proches de l’esclavage
Dans les pays du Sud, des milliers de femmes travaillent dans des “zones franches” où les conditions sont proches de l’esclavage 4.
Les grandes compagnies cherchent toujours à réduire leurs coûts de main-d’œuvre pour augmenter leurs profits. Elles ont trouvé deux solutions “faciles” : embaucher des femmes plutôt que des hommes et aller s’établir dans des zones franches appelées maquiladoras.
Une zone franche, c’est un territoire concédé par le pays hôte à des multinationales qui procèdent à la transformation de produits importés sans payer de droits de douane et exemptés de toute taxation à l’exportation. C’est un îlot autonome en plein cœur du pays hôte ! Les normes internationales du travail et les lois nationales ne sont pas appliquées et les propriétaires profitent d’un “système” d’impunité à cet égard.
Les femmes y représentent 60 % à 90 % de la main-d’œuvre. Les conditions s’apparentent à de l’esclavage : salaires très bas, une moyenne de 4 $ US par jour, insuffisants pour assurer la survie. De longues heures de travail soient de 50 à 80 heures par semaine, un rythme intense et un contrôle permanent, des licenciements arbitraires, l’interdiction de syndicalisation et l’absence de mesures de sécurité. Dans certaines entreprises, les femmes doivent se soumettre aux tests de grossesse. De plus, ces maquiladoras sont souvent des lieux de violence envers les femmes. À Juarez, par exemple, les disparitions et assassinats de femmes (plus de 500 à ce jour) qui se produisent depuis 1993 restent toujours impunis et ces crimes se déplacent maintenant vers d’autres villes du Mexique et du Guatemala.
Depuis les quinze dernières années, le nombre de corporations multinationales installées dans ces zones franches a plus que triplé. En 2002, la région frontalière États-Unis-Mexique comptait près de 4 000 maquiladoras ! La plupart des maquiladoras de Juarez assemblent des appareils électriques et électroniques et des pièces automobiles. Elles agissent à titre d’entreprises de sous-traitance pour des multinationales connues : General Electric, RCA, Philips, Toshiba, Zenith, Epson, DuPont, Johnson & Johnson, 3M, Chrysler, General Motors, Bombardier, etc. Et comme les femmes dans cette région du monde commence à s’organiser en syndicats et à revendiquer des meilleures conditions de travail, ces entreprises “déménagent” en Chine, où le droit à la syndicalisation ne constitue pas la tasse de thé des dirigeants !
À suivre…
1 ONU, OCDE, FMI, BM (2000). Un monde meilleur pour tous.
2 Hirata, H. (2003). “Pour qui sonnent les glas ? Mondialisation et division sexuelle du travail” dans Regards de femmes sur la globalisation. Approches critiques. Sous la direction de Jeanne Bisilliat. Éditions Karthala, Paris.
3 Brunelle, Dorval, Beaulieu, Elsa, Minier, Philippe. Le libre-échange, la libéralisation et l’emploi des femmes au Québec. Rapport de recherche préparé pour l’Alliance de recherche IREF/Relais femmes (ARIR) de l’UQAM et la Fédération des femmes du Québec (Comité femmes et mondialisation), 20 avril 2004.
4 FFQ. Consulta sur la ZLÉA produit par le Comité femmes et mondialisation de la FFQ, août 2002.